C'est ainsi que je m'interroge sur mon statut de cinéphile sûrement trop naïf, moi qui apprécie Woody Allen, Bertrand Tavernier, Martin Scorsese, mais pas seulement !, les frères Dardenne, Terry Gillian, Emir Kusturica, Pedro Almodovar, Jean-Jacques Annaud, Fanny Ardant, Olivier Assayas, Costa Gavras... j'ai une touche de mon clavier qui se coince à chaque nom que je rajoute.
Que me disent-ils, ces grands qui sont visiblement au dessus de nous, simples mortels qui n'apportons pas notre pierre à leurs grandes œuvres artistiques ?
- Que l'accusation de relation sexuelle contrainte, par pénétration vaginale et par sodomie, avec une fille de 13 ans que l'on a saoulée et droguée, est « une affaire de mœurs » ;
- Que si l'on souhaite arrêter l'un d'entre eux, il ne faut en aucun cas user de vils traquenards, mais prévenir ledit suspect par lettre recommandée, et lui demander expressément si son travail risque d'être affecté par l'arrestation, et s'en abstenir dans un pareil cas ;
- Que la Suisse, étant neutre, doit respecter une vieille tradition, celle de s'abstenir d'arrêter sur son sol tout suspect de crimes, dès lors qu'il s'agit d'un Grand-artiste-de-renommée-internationale,
- Que tel Grand-artiste ne saurait être privé de liberté, quoi qu'il ait fait ou quoi qu'il soit soupçonné d'avoir fait ;
- Qu'en arrêtant le Grand-artiste, on le prive du son droit inaliénable de présenter son œuvre.
Merci, Grands artistes, merci pour cette leçon. Merci également aux hommes et femmes politiques de gauche, pour qui j'ai si souvent voté, de participer au silence assourdissant, et qui m'étonne encore, qui suit les déclarations de Frédéric Mitterrand, empruntes d'un anti-américanisme primaire et d'un mépris pour l'égalité devant la justice.
Merci de faire passer Jean-Marie Le Pen et Luc Besson comme les seules personnes qui demandent, quelle horreur, l'égalité devant la justice. C'en est effectivement risible si ce n'était pas la preuve tragique que l'élite de gauche se coupe encore davantage de ses électeurs.
Merci à tous ces Grands éditorialistes des journaux parisiens, pour avoir annoncé cette « affaire de mœurs » en donnant avec une arrogance décidément bien tenace, une leçon de morale à la Suisse. Parce qu'aujourd'hui, c'est d'eux dont j'ai honte, et de la réaction des élites de France.
Alors on regrettera aussi ceux qui souhaitent un lynchage en règle de Roman Polanski. Pourtant, ceux-là, ils n'auraient été qu'une poignée si l'indécence et l'imbécillité des élites n'avait pas été aussi flagrante.
La fin ne justifie pas les moyens. L'œuvre de Polanski, aussi brillante soit-elle, ne justifie pas que l'on piétine l'idée de justice.
Source sur lemonde.fr